LA FETE EN LANGUEDOC

D. Fabre et Ch Camberoque

Quelques extraits pour comprendre un peu:
Après un renouveau à la Libération la fête ne vécut pas plus de quatre ou cinq années, les jeunes dispersés en quête de travail ne purent longtemps tenir leur rôle; partout dans les Pyrénées, dans les Corbières, dans la Montagne Noire, dans les Cévennes, les derniers masques coururent vers 1950 et depuis, plus rien, ou plutôt, un carnaval dispersé et souterrain. La grande plaine où, vers Bram, le maïs fait place à la vigne résista beaucoup mieux. Les gros villages urbanisés étaient moins touchés par l'hémorragie démographique, ils accueillaient même des émigrés; et surtout les traditions urbaines renaissantes suscitaient l'émulation et encourageaient les Sociétés Carnavalesques locales.

CARNAVAL DES VILLES

Les métropoles, Montpellier et Toulouse surtout, restent hors de ce mouvement. Elles ont laissé à leurs étudiants le soin d'organiser la Mi-Carême. Au début, semble-t-il, la liaison avec les Sociétés de quartier est encore possible; c'est ainsi à Toulouse en 1948. L'année est celle des nourrices, les naissances se sont multipliées comme les fêtes, il n'est question que de maternité avec, toujours, en arrière-plan, la menace d'une pénurie de lait. Ce Baby-boom suggère le thème du Carnaval toulousain. Les étudiants inaugurent place du Capitole une statue de carton à la gloire de La Tétine; cinq membres de la Commune Libre de la Colombette - au quartier Saint-Aubin, le plus attaché aux traditions festives - sont intronisés Commandeurs de l'Ordre de la Tétine au cours d'une imposante cérémonie.
Mais cette fête étudiante, même si elle suscite des courants de curiosité, appartient à un monde autre; ce carnaval n'évite pas toujours l'allégorie lourdement savante ou la satire corporatiste, il n'entraîne plus l'adhésion populaire. Quand il s'étiole et meurt vers 1965, il n'intéresse que quelques mainteneurs de « la Corpo » de Droit, ardents défenseurs de tous les conservatismes, universitaires ou politiques. Le grand Carnaval estudiantin qui avait enchanté Rabelais à Montpellier, qui à la même époque inventait à Toulouse une écriture occitane burlesque, s'achève dans un folklore réactionnaire : je revois les Faluches de 1966 à Toulouse promenant devant l'Hôtel de Ville, sous les regards indifférents, leur immense Charlotte, héroine d'une chanson paillarde, à la trogne rouge et au bras masturbateur. Avec les élections forcées des « Miss » étudiantes, Mai 68 balaiera ces fossiles, reliques sans signification d'un très vieux temps.

ET CELUI DES CHAMPS

Les petites cités languedociennes vivent Carnaval tout autrement; elles entraînent, dans la phase d'apogée, des populations unanimes; elles attirent même dans leur sillage toute une clientèle de petits villages qui viennent animer de leurs masques, de leurs chars et de leurs cliques les cavalcades urbaines. Il arrive pourtant que la tradition carnavalesque impose ses modèles, s'étende et se disperse, régénère toute une région par son seul dynamisme.
Les animaux processionnels de l'Hérault méditerranéen prolifèrent et cristallisent la fête, j'y reviendrai longuement. Le pas et les airs des Fecas de Limoux, même s'ils n'ont jamais été confinés dans cette seule ville, étendent leurs conquêtes. Toute la vallée de l'Aude, de Carcassonne à Axat, tout le pays des collines, de Chalabre aux Corbières centrales, se reconnaissent dans le rythme limouxin.
Il est vrai que le Carnaval de Limoux est un des plus riches; chaque année il retrouve une adhésion passionnée qu'il doit, à mon avis, au renouvellement de son organisation que l'Après-Guerre a imposé.

UNE LONGUE HISTOIRE

Depuis 1604, date du premier témoignage retrouvé - un jugement de la police consulaire - ce sont des bandes qui chaque dimanche au cours de la période grasse, entre l'épiphanie et le Mercredi des Cendres, louent une musique et la conduisent lentement autour des arcades de la Place. Mais les plus riches ont plus souvent mené le jeu, se réservant les instruments les plus prestigieux et les orchestres les plus fournis. Il n'est pas rare, avant la Révolution, de voir deux bandes rivales s'affronter, violons contre hautbois, jeunesse dorée contre jeunesse populaire. Cette suprématie des notables, atténuée par la participation des godils, les masques burlesques et fantaisistes, se maintient jusqu'à 1939. Après la guerre nul mécène ne semble décidé à reprendre le rôle et, à l'imitation des Anciens qui avaient fondé leur groupe en 1927, des bandes carnavalesques naissent dès 1948, mais surtout après 1956; entre les sociétaires, les frais sont équitablement partagés; la fortune ne désigne plus les « patrons » du carnaval. C'est sans doute cette dissémination du pouvoir entre des comités qui rivalisent d'ardeur dans la fête qui a assuré le maintien imperturbable du carnaval de Limoux.
Dans de plus grandes villes - Béziers, Narbonne, Carcassonne - le mouvement inverse aboutit à sa disparition. Arrêtons-nous à l'exemple carcassonnais, le mieux connu aujourd'hui. A la fin du siècle dernier encore, Carnaval est l'affaire de chaque quartier. Les rites se partagent l'espace urbain, la Cité se réserve le jugement des Vierges Folles, la Ville Basse s'honore de la Promenade du Boeuf Gras et de la Procession des ânes. Mais déjà les industriels locaux, le distillateur et liquoriste Sabatier en particulier, tentent d'asseoir leur réputation en offrant de la fête au peuple à l'intérieur même des usines, c'est le point de départ d'un contrôle minutieux de la grande Fête collective qui pourtant n'étouffera jamais tout à fait les puisions contestataires du carnaval. Après la guerre, le réveil est lent, à la différence de Béziers et Narbonne, mais à partir de 1951 les commerçants reprennent les cavalcades"" dont ils tenteront de faire, indirectement il est vrai, un support publicitaire. Au bout de douze ans, le « spectacle » du défilé de chars se déroule dans une enceinte; l'entrée est payante. Après 1962 Carnaval ne régnera plus sur Carcassonne. Ainsi s'acheva pitoyablement la dynastie des Carcassus, la volonté d'un Comité des Fêtes ne remplaçant pas l'adhésion collective.
Trop liés à ces parades urbaines, les villages alentour en subissent les aléas. L'énergie des Comités est absorbée dans la confection de chars fleuris qui iront briguer les prix du concours; toute l'animation locale, avec ses rituels spécifiques, est sacrifiée à ce vain prestige.
L'enthousiasme carnavalesque aura donc duré vingt années, la crise chronique qui s'installe alors dans la société languedocienne a, semble-t-il, entraîné ces liesses dans le naufrage. Dans les années 65 il ne reste plus grand-chose de ces somptueuses cavalcades.- la fête-marchandise est exténuée ou change tout à fait de sens et de contenu. Seuls, en marge, des groupes résistent, ils sont aujourd'hui les foyers d'une reconquête multiple et contradictoire.

DIX ANNEES DE RENOUVEAU

Dans les années 1965 et surtout après 1968, la fête languedocienne prend un nouveau départ. Un peu partout d'anciens carnavals renaissent, l'infantilisation des masques ne s'impose plus, la jeunesse et les anciens, ensemble, surmontent la honte et retrouvent plaisir à la mascarade, les pouvoirs municipaux encouragent et soutiennent, parfois, les grands déploiements festifs. Si Carnaval n'a pas encore reconquis tout son ancien royaume, rares sont les lieux où quelques activistes ne complotent pas son retour.
A la source de cette renaissance se rencontrent, parfois se mêlent, deux conceptions sensiblement divergentes : la fête, pour les uns, est une technique d'animation; pour les autres elle est un moment de désaliénation et de redécouverte d'une identité. Illustrons rapidement chaque projet.
Depuis une quinzaine d'années le Languedoc a subi une mise en exploitation touristique sans précédent. Le mythe de la Floride occitane a fait miroiter, pour une région en pleine crise, - crise de la petite industrie, crise de presque toutes les formes d'agriculture - la possibilité d'une régénérescence par la manne du tourisme. Le cordon des stations littorales est «animé» tout l'été par un calendrier de festivités dans lesquelles viennent s'insérer les anciennes fêtes votives qui conservent, autour de l'étang de Thau par exemple, tout leur rituel. Mais « l'arrière-pays », terme lourd de signification, souhaite aussi, par la Fête et le Festival, fixer le vacancier passant ou attirer la clientèle régionale. De la fête comme plaisir qu'une communauté se donne à la fête comme spectacle attractif, la transition est brutale, même si, lorsque la tradition populaire est vivace, la fête vécue préserve, envers et contre tout, sa part d'authenticité. Pourtant, de plus en plus, l'action des notables entrepreneurs oriente bien des fêtes vers le cirque publicitaire où elles perdent toute saveur et tout sens, puisque il est sûr que, croyant faire de la publicité pour une fête, on ne fait guère que remplacer la fête par la publicité.
A l'opposé, pourrait-on dire, Mai 68 a réconcilié la Fête et la Politique: la libération du corps et de la parole, l'inversion parodique que le carnaval exige, sont des armes critiques offertes à tous. Surtout la découverte d'une identité occitane se fonde aussi bien sur la langue, l'histoire, les oeuvres passées que sur la vie quotidienne et son envers : la fête, Grand-CEuvre collectif.
Les carnavals d'aujourd'hui sont les seuls moments où la parole occitane est nécessaire, dans les « intrigues » que les masques multiplient, et toujours possible quand les airs de fécas portent des textes qui sont repris par toutes les voix. Au coeur de la fête ressurgissent donc des comportements - linguistiques et corporels - que l'on eût cru éliminés par plusieurs siècles de dressage. C'est pourquoi le jeu carnavalesque est aujourd'hui, au-delà de la mode, une des interrogations militantes, loin du tourisme ethnologique ou de l'exotisme refuge. L'histoire nous dit par ailleurs que tous les grands moments de la résistance occitane ont cherché à enraciner leur écriture dans le carnaval et la fête populaire.
Aux XVIe et XVIIe siècles les poètes et dramaturges, d'Aix à Toulouse, vivent la résurrection culturelle d'une langue au sein du carnaval et des jeux de l'Ascension. Au XIXème siècle, bien avant le Félibrige, les artisans-poètes sont d'abord les chansonniers du charivari, du Tribunal Carnivore, de la Cour Coculaire et du carnaval. Combien d'oeuvres importantes du théâtre occitan contemporain sont écrites sur le mode des jugements carnavalesques! La fête occitane invente un espace d'identité; mille fois enterrée par des commentateurs réjouis ou nostalgiques, elle renaît de ses cendres, semblable et différente, comme si le jeu de la mort et du retour n'était pas seulement un effet de sa nature rituelle mais bien un trait de son existence historique.

LA SOCIETE SAISIE PAR LA FETE

A Limoux aujourd'hui le carnaval s'étire du début janvier à la Mi- Carême, met en branle une dizaine de groupes qui animent autant de dimanches, outre la journée du Mardi-Gras, et se fomente dès la fin des vendanges dans le secret d'arrière-salles de cafés.
La fête donc, de sa préparation à son achèvement, découpe dans l'existence quotidienne une durée très considérable. Elle ne peut pas être une simple parenthèse d'illusion, elle innerve tout le corps social dont elle traduit, réactive ou transcende la structure et les tensions les plus banales. Comment la fête s'installe-t-elle, comment tranche-t-elle dans le vif du quotidien pour y imposer son code - inversion et reflet -, dessiner son espace multiple, déblayer sa plage, plus ou moins ample, de temps ?

LES MOMENTS ET LES LIEUX.

L'emploi du temps qui, il y a deux siècles, répartissait avec une certaine rigueur les phases de jeûne, de travail et de dépense, est aujourd'hui profondément remodelé, mais la fixité rituelle de la fête a limité l'effacement de quelques grands rythmes. En général Mardi-Gras ou Mercredi des Cendres, juste avant la quarantaine de Pâques, restent des journées cérémonielles. Même si le cycle carnavalesque ne s'achève plus partout aussi impérativement, ces jours-là, il est traditionnel de les marquer au moins par une sortie de masques; à Limoux une bande conduit trois fois la musique dans la journée de Mardi-Gras.
Au-delà, la Mi-Carême s'impose comme terme, ou du moins comme moment culminant, de la période. Dans les villes et les villages en ce jour déjà très printanier, sortent, au XXe siècle, les cavalcades de chars fleuris.
En amont, l'inauguration du temps de Carnaval est beaucoup plus floue. Dès l'éphiphanie on commence, à Cournonterral et à Espéraza, à attacher au balcon d'un café le Roi de paille; à Limoux la mi-janvier voit, en général, sortir les premiers fecas. Dans les calendriers montagnards, plus proches du rythme agro-pastorai passé, Noël, fête mixte entre le recueillement et la bombance, ouvre la porte. Mais après la Toussaint ou la Saint-Martin, une fois toutes les bêtes rentrées, les labours J,'automne achevés, les provisions de bois et de litière engrangées, l'ostal S'est replié sur son foyer pour affronter l'hiver. Alors des circuits d'échange restreint s'instaurent entre maisons, entre fermes, entre village et hameau. Le temps des veillées commence, où l'on accorde les travaux et les jeux, où garçons et filles se rapprochent dans les coins d'ombre de la salle commune. Tout l'hiver les jeunes garçons font le lien entre les maisons immobiles, dès janvier ils revêtent les masques, se barbouillent le visage et visitent chaque soir les veilleurs en quêtes anonymes d'oeufs et de charcuteries. Une très longue période s'individualise entre la fête des morts et le Carême, autour de constantes rituelles et mythologiques: la consommation festive du porc, les masques, le retour des défunts, les jeux scatologiques.
Cet emploi du temps qui se veut stable et répétitif comme pour exorciser les catastrophes di siècle, est parvenu jusqu'à nous sous forme de saynètes immobiles comme celles des Livres d'Heures ou des portails de Cathédrales. Dans ce calendrier théâtral le village se représente l'unité des cycles sociaux et naturels; le temps de l'hiver s'ouvre avec le froid de Novembre où apparaissent les ramoneurs lascarachs coma de caufurs barbouillés comme des chauffeurs et se ferme en Février où Carnaval farsur sembl'un ramonur Carnaval farceur ressemble à un ramoneur, le noir visage lie des deux bouts du temps carnavalesque.

LA SOCIABILITE DE CARNAVAL.

Le mythe de l'unanimité festive se porte bien. La fête absolue est toujours celle de l'âge d'or antérieur - à la « nuit médiévale », à l'humanisme renaissant, aux Réformes religieuses, à la Révolution Française, à l'essor du capitalisme industriel ...
En ce temps-là toute frontière sociale était abolie, était gommée la rampe qui sépare les jeux et les regards, l'identification à l'autre, à l'acteur, était inutile puisque, par les vertus du masque, de la danse, du chant et du vin, chacun révélait l'autre en soi et pouvait, libéré de toute convention, partager ses désirs avec la foule en fête. Un premier clivage, absolument constant et socialement significatif infirme cette vision d'utopie. La fête, et le carnaval surtout, est longuement élaborée au sein de groupes strictement définis; si dans sa pointe extrême le jeu mime la dissolution de toute forme sociale, c'est selon un codage éminemment social qu'il se construit. Ces groupes vivent certes une sociabilité informelle, ce sont des associations pour le plaisir qui souvent loin de toute structure officielle « se font leur fête » toute l'année sous prétexte de préparer la grande fête collective. Le recensement de ces groupes en Languedoc depuis 1945 donne une impression de complète hétérogénéité tant leurs références sont diverses : comité des jeunes, classe des conscrits, commune libre, groupe professionnel, société, bande... Seule l'histoire, à peine esquissée ici, de la sociabilité du Carnaval mettra un peu d'ordre dans cette multiplicité. Elle ressemble à première vue à un véritable conservatoire de formes d'organisation désuètes, en réalité elle est un lieu de résistance. L'invention constante, la parodie des institutions sérieuses démontrent d'abord la capacité d'autogestion des meneurs de la fête, leur désir d'indépendance face aux tentatives d'encadrement des pouvoirs.

Du groupe des Jeunes...

Au village naguère, dans les quartiers urbains plus anciennement, c'est le groupe des jeunes célibataires qui met sur pied les fêtes collectives. Il est officiellement organisé autour de son chef Rei, Cap ou Abat de Jovent, intronisé par les autorités civiles et religieuses.
La Jeunesse défend l'endogamie territoriale idéale en percevant des droits sur les mariés étrangers, elle illustre par ses luttes parfois sanglantes contre les villageois voisins la vaillance communautaire, elle contrôle la moralité des filles et la conformité des mariages. Le charivari, le jugement carnavalesque, la quête, le vol, le chahut nocturne - martelet ou tustet - sont des armes juvéniles par excellence.
Les aspects les plus spectaculaires de son affirmation ont subi une lente érosion, mais jusqu'en 1940 Les Caps de Jovent ne sont pas rares. Le décorum de la canne enrubannée, de la Reine élue, de l'ouverture solennelle du bal est encore vivant aussi bien dans des vallées reculées, à Montfort-sur-Boulzane par exemple, que dans des villages viticoles : à Vinassan et Lespignan, entre autres, vivent encore d'anciens Caps de Jovent.
Au milieu du XIXe siècle un glissement s'affirme, nous passons du groupe des célibataires, considérable dans un régime de mariage tardif, à celui plus limité des conscrits de l'année ou, comme on dit, de la Classe. La visite des autorités préfectorales, la réunion tumultueuse au chef-lieu de toute la jeunesse du canton, la signification de rite de passage que prend très vite cette visite médicale, la coïncidence dans le calendrier du recensement militaire et du désuétude, la volonté militante n'est pas étrangère à leur renaissance.

...à la bande carnavalesque.

En ville le carnaval ne peut vivre que de la reconnaissance de la bande spontanée qui, comme à Limoux, regroupe aussi bien des Jeunes, des Anciens, des gens de tel quartier, des bouchers, des garçons de café, des blanquettiers... ou tout simplement des copains d'enfance. Car la sociabilité carnavalesque est à la fois reflet et dépassement de la sociabilité quotidienne. Dans la fête, les groupes constitués viennent inscrire leurs barrières mais sur un tout autre registre. Ils y expérimentent la qualité de leur lien, ils composent des scènes où le désir se déploie, ils revivent leur solidarité sur le mode fantasmatique. D'autres groupes aussi, moins soudés, plus évanescents viennent se cristalliser dans le creuset de la fête. Ils naissent à l'existence, se matérialisent comme des fantômes dans la nuit du carnaval et seule la Fête la plus ouverte permet ces expérimentations. La dilution des compétences d'organisation, voire la multiplication antagoniste des groupes meneurs est nécessaire à la fête urbaine; à elle, quand elle existe, de dissoudre ces configurations stables, d'en inventer d'autres, de susciter une société passagère.

LA MISE EN SCENE DES DIFFERENCES

La présentation des groupes meneurs a déjà mis en évidence les clivages qui traversent la société en fête. A la ville, le carnaval reproduit à sa façon ces distances : entre enfants et adultes, hommes et femmes, riches et pauvres. Elles existent aussi fortement au village mais comme la fête y est réservée à une jeunesse élargie, aujourd'hui unanime, elles n'y ont pas même statut. Le thème sexuel domine, la distance sociale et politique est assez souvent discrète, le groupe enfantin est totalement intégré, il n'est offert en spectacle que dans les carnavals villageois agonisants, lorsque les rites s'effondrent. Le Royaume d'enfance ? Pourtant ce moment du bal enfantin suscite, en ville, un engouement familial considérable.
A Limoux, la journée des enfants chargée de significations contradictoires constitue, après la sortie des meuniers, une seconde ouverture de la longue période festive. Ce dimanche 8 février 1976, la bande des enfants s'ébranle pour un tour de place devant la riche musique où cuivres et percussions dominent. Ils valsent un instant pour marquer le départ, puis les airs defecas débutent. Une fillette en infante avec des castagnettes aux mains mène les musiciens, encadrée de deux pierrots noirs et rouges. Toute petite, elle rythme remarquablement la danse avec ses saccades, ses lenteurs, ses fixés soudains à la fin d'une phrase mélodique. Au début trente enfants dansent, puis la troupe grossit peu à peu au cours des quatre arrêts à chaque café où les trois meneurs cèdent la place à d'autres. Le cortège des enfants réussit à s'infiltrer dans la masse de plus en plus compacte des spectateurs car trois adultes ouvrent la voie avec autorité. Dans leur costume de ville, ils apparaissent bien comme les ordonnateurs officiels de la fête. Les parents sont tous là qui couvent du regard les jeunes fecas en commentant leurs progrès. Mais cette sortie carnavalesque qui mêle tous les stades de l'enfance - de trois à seize ans - est un instantané du programme initiatique. Des bambins, petits pierrots au pantalon gonflé de couches, se dandinent maladroitement les bras en l'air. Dès six ou sept ans, les gestes se font plus précis, surtout le balancement des bras et le mouvement du poignet qui fait tournoyer en l'air la carabèna et son pompon de papier frisé. La marche, très lente, d'un pied sur l'autre en déportant tout le corps, ne s'acquiert pleinement que vers dix ans. Les airs pour cette sortie enfantine sont ceux, à première audition banals, du carnaval limouxin : chansons populaires, airs d'opérette, compositions locales sur le rythmefecas. Donc enfants et adultes se répètent : même musique, même costume, meme gestuel, il n'y a à première vue dans ce carnaval d'aujourd'hui aucun particularisme de classe d'âge. Vers seize ans, semble-t-il, la fureur carnavalesque s'estompe pour renaître ensuite lorsque le jeune adulte s'intègre à la bande qui animera l'un des dimanches. Si les enfants sont ceux de la ville unanime, les adultes, eux, se séparent selon les structures de la sociabilité locale. Ce jour-là la fin du parcours coïncide avec la sortie de la messe en l'église Saint-Martin. Un instant les jeunes masques et les jeunes catholiques en chemise blanche se rencontrent à l'angle de la place de la République. Cette conjonction hasardeuse n'est pas du goût de tout le monde : « Fan cagar am'aquela messa, e dire que dedans tifoton una musica que sembla Carnaval». Ils font chier avec cette messe alors qu'à l'intérieur (de l'église) ils foutent une musique qui ressemble à celle du carnaval. Le curé pourrait bien déplacer l'office, la rumeur carnavalesque l'excommunie.

LES NOTABLES ET LE PEUPLE

Longtemps le carnaval fut, très ouvertement, clivé en classes sociales. Les jeunes bourgeois dans les petites villes languedociennes du xviiil siècle dansent masqués au son du violon, les autres - apprentis, paysans, portefaix - se contentent du hautbois et du tambourin. A Limoux sous l'Ancien Régime, la conjonction de ces deux carnavals sous les arcades ne manquait pas d'être orageuse. Cette stratification très rigide s'affirme et se politise au XIXe siècle, jusque dans les villages sous la IIIème République. Blancs et Rouges ont leur bal, leur fête, leur carnaval. Les premiers, le plus souvent, dans des jardins particuliers, chez un notable voire au château, les seconds toujours devant l'un des cafés du village resté fidèle à sa vocation politique. La séparation de l'église et de l'état ravive extraordinairement cette opposition de classe et de clientèle, très peu de villages y échappent, les anciens s'en souviennent encore. En ville, la division est d'abord socio-économique, elle impose une hiérarchie des bals masqués : à Narbonne en 1946, le peuple s'amuse au Familia Dancing ou au bal du Parti Socialiste, rue Jean-Jaurès, alors que les bourgeois se réunissent dans les salons de la Daurade. Les enfants s'écrasent aux fenêtres pour admirer les belles parures. Les masques et habits de carnaval se répartissent nettement selon la richesse - le clochard en haillons, au vieil habit trop grand et démodé côtoie l'oriental pailleté d'or et d'argent. Pourtant ces costumes contrastés ne reflètent pas mécaniquement la division des classes, souvent même le riche et le pauvre échangent leurs habits dans ce qu'ils ont d'extrême, de caricatural, d'irréaliste. Le charme de l'habit exotique, raffiné, séduit les femmes du peuple, qui travestissent leurs enfants mais l'inverse est aussi vrai. Le riche, le notable, le fonctionnaire respectable rêvent d'échapper à la pompe des bals de salon pour se plonger dans la turbulence populaire. La tradition orale est pleine de ces conversions. Au début du siècle un clochard lamentable venait s'installer tous les dimanches de carnaval sur les marches de l'église Saint-Martin à Limoux, dégustant sa miche et son litron de rouge. Chaque année, fidèlement, indifférent aux réjouissances de la place proche, il mendiait sur les marches; tout le Limoux bien-pensant défilait devant lui quatre fois, pour la Messe et les Vêpres. lx curé excédé appela un jour les gendarmes qui le houspillèrent. Le clochard noiraud, mai rasé, au chapeau rabattu n'était autre que Pierre Constans le député-maire de la ville! Carnaval l'autorisait à vivre son fantasme d'encanaillement, à retourner au peuple. Mais il déplaçait légèrement la tradition en jouant à être vrai, en échangeant la fantaisie du masque contre le sérieux de la représentation; ces jours-là, nous dit l'histoire, il « changeait de peau »Il.
Un autre récit limouxin complique encore ce jeu de miroirs. Jules Rivals, ancien député de l'arrondissement, le rapporte dans ses mémoires . « Il y avait à Limoux un juge... d'esprit caustique et drôle mais affligé d'une double claudication désespérante parce qu'elle aurait signalé toute escapade et lui interdisait de prendre part aux réjouissances du Carnaval. Il advint un certain jour, à la veille de la date où commence la grande semaine du Mardi-gras, que M. Bataillé (c'est son nom) se présenta chez son président, vêtu et ganté de noir, un grand crêpe au chapeau, la mine désolée et demanda une semaine de congé pour aller enterrer une tante dont il venait d'apprendre, disait-il, la mort soudaine. Condoléances du chef, soupirs étouffés, serrement de mains, obtention du congé, rien ne manqua et notre homme disparut par la diligence du soir se dirigeant vers Carcassonne. Dès que les masques sortirent, le lendemain et pendant toute la semaine, la foule remarqua, s'en donnant à coeur joie au premier rang des déguisés, dans la foule bondissante des " goudils " et des " fécos ", un masque qui sur son costume portait en sandwich un écriteau sur lequel était écrit en grosses lettres " Je suis Bataillé, le double boiteux "; on s'émut. le Président, homme pieux et de moeurs sévères qui suivait les processions et communiait tous les dimanches, assembla ses collègues et leur exposa combien il était pénible de voir un arlequin audacieux se moquer de la justice et parodier l'infirmité d'un juge du tribunal... au moment où ce dernier venait d'être si cruellement frappé dans ses affections; il parlait de faire arrêter le coupable et les bonnes gens opinaient... Des personnes plus clémentes ou plus avisées amenèrent le chef de la compagnie à surseoir à ces sévérités jusqu'au retour de la victime qui déciderait, disait-on, du sort de l'insolent. L'affaire n'eut pas de suite car le masque s'affublant durant toute une semaine du nom de Bataillé n'était autre que M. Bataillé lui-même". Ce diable boiteux que son infirmité partout dénonçait, se libère dans le Carnaval en affichant son identité, seule cette auto-satire, ce retour du masque sur le réel, permet au juge « d'être à la fête ».
Ces beaux récits ont valeur de mythe, ils sont plein d'une dimension exemplaire. Ils ressassent surtout que le «vrai » carnaval, celui de la folie rituelle est, depuis des siècles sans doute, du côté du peuple de la rue. Que la bourgeoisie le refoule, l'envie, l'imite même, ne peut que l'assurer plus encore dans sa différence.

ROI D'UN JOUR

L'effigie du Roi burlesque incarne toute la période grasse. Du plus pauvre des hommes de paille que l'on promène au bout d'un pal jusqu'au mannequin immense à la grosse tête expressive qui règne au cceur des villes de l'épiphanie au Carême, le jeu rituel est le même. La société en fête se choisit un monarque de fantaisie, l'honore et le vénère par le chant, la musique, la danse, le gros manger et la parade; puis, son temps achevé, le sacrifie dans la joie et les larmes. Et cette mort est l'instant le plus grandiose de la fête. Au milieu de la foule riante et recueillie tour à tour, la mort du Roi est spectacle total, d'une intensité telle que tous, masqués et non-masqués, se retrouvent, la dernière nuit, de l'autre côté du miroir. Les flammes du bûcher qui dévorent la Fête même brûlent dans tous les regards. Chaque règne mériterait sa chronique; j'en extrairai d'abord une, brève et exemplaire, avant de parcourir à grands traits les centaines de souvenirs qu'ont laissés ces monarchies éphémères.

LE COURT REGNE DE BADALUC VIII

Chalabre,dimanche 8février 1976 L'après-midi s'achève, froide dans une lumière pâle. Le Carnaval attend sur le boulevard. Il vient tout juste de voir le jour, le portail d'une remise s'est ouvert et l'a jeté dans le monde. Aussitôt sa toute-puissance s'affîrme, c'est devant la mairie qu'il trône, et autour de lui ses servants s'affairent. Thème de l'année - que nous rencontrerons ailleurs, à Narbonne par exemple - la crise pétrolière et la marche verte du roi du Maroc. Le gros mannequin assis sur la remorque d'un tracteur figure un cheikh avec barbe en pointe et chéchia rouge vif. Sa tête se perd dans les nuages et les branches nues des platanes, les yeux noirs et cernés ouverts à cinq mètres de hauteur. Tout autour la Cour s'assemble, remontant l'avenue vide, les masques commencent à s'attrouper, lentement sans ordre ni plan. Beaucoup de jeunes d'abord, entre dix et seize ans, vêtus de rien, de costumes aux antipodes de la parade niçoise. Vieilles vestes, vieux dessous, vieilles chaussures, tous fripés et mités. Résurrection du grenier familial. La bande grossit autour du char attelé à son tracteur rouge simplement décoré de bandes de papier crépon et, au-dessus de chaque phare, d'un bouquet de buis vert. Devant le Roi, les musiciens en chemise blanche, le visage noirci par plaques avec du bouchon brûlé . flûte, hautbois, clarinette, trombone, accor déon, caisse claire, grosse caisse forment un orchestre de fortune, improvisé au sein du foyer des jeunes qui, en 1976, ressuscite un Carnaval depuis huit ans délaissé; quelques anciens donnent le rythme. Les autorités sortent de la mairie, un officier de « la Coloniale», au teint cuivré, arbore sur son uniforme un turban tressé et une cape légère de drap blanc; il a collé sous son nez une moustache d'un noir ciré. Très digne, il étreint les mains tendues des quatre anciens qui cérémonieusement l'accueillent. Ils hochent la tête avec gravité et soulèvent leur chapeau du dimanche. L'un d'eux sourit et révèle sa seule fantaisie de masque . quatre énormes fausses dents pavent sa bouche. L'offîcier monte sur le char, il double le Roi géant, se pavane à ses pieds, sert à boire autour de lui. Sur son bidon est inscrit le slogan « Marche Verte! Je ricane». Le sérieux de ses attitudes étonne, il reste souverain sous la plus épaisse neige de confettis. Le cortège débridé s'ébranle en pleine musique pour parcourir, en escargot, le boulevard jusqu'aux halles. Tous les cinquante mètres, dans chaque café, c'est la pause, musiciens et masques du comité boivent et repartent. Le gros Roi tremble dans l'air froid, sa tête branle d'avant en arrière, doucement, au rythme des cahots.
Sur le parcours, le village est là, les anciens rient et discutent : « Si tu t'étais masqué, j'y serais allé aussi! » Le jeu est celui de la reconnaissance; le visage camouflé par un bas de nylon sous son masque de vieille, une clocharde s'avance, arrose de confettis les spectateurs, leur parle en occitan d'une voix suraigüe de fausset, ses victimes proposent des noms sans succès, elle repart; relevant sa robe, elle montre des jambes d'homme gainées de collants.
Autour du roi, figé dans son autorité - il brandit ici son sceptre massue, ailleurs son front se glorifie d'une couronne - accompagné de son double humain, c'est le règne des métamorphoses, c'est une Cour des miracles, une société de la dissonance, de l'inversion, de la multiplicité qui se dérobe. Le Roi n'est qu'un signe enflé, redondant, le signe de son seul pouvoir, les masques au contraire sont tous d'une duplicité mouvante.
Plus loin, près de la halle, des gens lancent une farandole entraînant tout sur leur passage, mêlant masqués et non masqués. Même chez les plus jeunes, indice remarquable, les mots occitans reviennent - deux très jeunes filles entonnent, sur l'air de la bienvenue au Carnaval, ces paroles, témoins d'une ancienne bataille électorale : T'anfotut un tap al tiol Ils t'ont foutu un bouchon au cul Paure Perera, paure Perera. Pauvre Pereire, pauvre Pereire. Cette résurgence carnavalesque de la parole infériorisée je l'ai rencontrée massivement dans toutes les fêtes populaires d'Occitanie où le masque défait les contraintes du corps et de la langue, faisant émerger à plaisir les gestes et les mots que l'on s'interdit; alors la fête est un acte de contre-histoire et le règne de Carnaval singe la parade du Pouvoir pour mieux lever des inhibitions quotidiennes. Carnaval est roi de la nuit. Il est vingt-deux heures. Pour son départ vers le bûcher, la pluie jusqu'alors battante s'est presque arrêtée. La nuit sans lune est simplement trouée sur le boulevard par le rond de lumière pâle des réverbères et les quatre flambeaux au pétrole que brandissent de jeunes garçons. Le cortège s'ébranle, le sens du défilé est inversé. Les masques surgissent plus nombreux, plus âgés surtout et aux déguisements plus élaborés, plus extraordinaires. C'est à la faveur du noir que les adultes font leur sortie. Une énorme vache-jupon portée par trois hommes camouflés sous une toile de cretonne fleurie rapiécée à gros points sur la hanche droite, s'avance en aveugle et bouscule les masques sur son passage, l'armature de bois et de fer est saillante sous le tissu, comme des os. Trois pénitents, fantômes de la veillée mortuaire, éclairent la nuit de leur longue tache blanche, les yeux bougent au coeur des deux ronds noirs de la cagoule. L'un a dessiné au stylo bille sur son visage blafard tout un réseau de veines rouges qui zigzaguent et s'entrecroisent, un autre balance autour de son cou une mèche de long cheveux châtains liée à une chaîne, insolite fétiche. Giscard en bagnard au pyjama rayé dialogue avec Mitterrand sous sa capuche de moine. La «chine » bat son plein, un masque de vieux vient me faire me persuade d'une voix aiguë : Vôles un cop de vin, aquà es de vin occitan, ara les vinhairons fan barratges... Tu veux un coup de vin, ça c'est du vin occitan, maintenant les vignerons font des barrages... La bande s'engouffre dans les ruelles obscures qui mènent au bas du village; on n'y voit plus rien, des voix anciennes murmurent l'adieu funèbre : A diu paure Carnaval, Adieu pauvre Carnaval Tu t'en vas e ieu demori Tu t'en vas et moi je reste Per manjar la sopa a l'al. Pour manger la soupe à l'ail.
Des masques ont dû, pour venir, longer le mur du cimetière; c'est la sérénade des rires, des courses, des chants, qui frôle l'espace de la mort. Entre les hautes parois de pierre, au creux de la rue étroite les masques au pas, assez silencieux, sont comme à la procession. Arrivée au-delà du pont dans un pré détrempé et bientôt boueux sous le piétinement. Le bûcher est là . Un jeune arbre complètement ébranché, au pied entouré de fagots de sarments, à la tête couronnée d'un épais bouquet de buis. Deux officiants non-masqués descendent le mannequin de la plate-forme et l'assoient sur son dernier trône, le dos au mât qui bouge dans le vent et la pluie qui soudain redoublent. Ils allument et très vite les tissus et la paille imbibés d'essence s'enflamment, et les pétards, glissés dans la carcasse, explosent avec les rires : a petat le type!, il a pété le mec. Carnaval dans ce pet exhale son âme. La tête seule restera quelque temps droite au milieu des grandes flammes. Autour les masques se prosternent et se lamentent au son de la musique lancinante de l' Adiu paure Carnaval, puis, changement de rythme et une farandole entraîne le public. La ronde se ferme, elle s'étire lorsqu'un coup de vent plus violent fait flotter plus loin les flammes et disperse le foyer. Les vieux dans mon dos commentent : « Ce Badaluc VIII (c'est son nom), c'était quand même un brave type ». N'est-ce pas le seul roi acceptable, celui de la fête, que l'on brûle? Lamentations et cris de joie se succèdent jusqu'à la consumation intégrale.
Nous regardons se fondre les dernières braises et nous regagnons le village jusqu'au Foyer des jeunes, bourré et éclatant de bruit : sur l'estrade un accordéon et une petite batterie ont lancé la danse.
Mais le terme de son destin est la mort après jugement. Cette cérémonie, quand elle existe - elle tend aujourd'hui à se généraliser - vient couper le dernier bal de Carnaval. Elle est le seul rite de clôture connu en Languedoc alors qu'en Catalogne, Testament et Enterrement burlesques sont au moins aussi nombreux. Cette scène caricaturale est l'émouvant vestige d'un vaste théâtre festif et populaire. La cour au grand complet, en robes et bonnets de justice, débat en occitan et en français sur le sort du Roi. Tous les problèmes de l'année sont passés en revue : le mauvais temps, les difficultés économiques, la gestion municipale, les scandales domestiques. Carnaval est responsable ou complice de tout car, loin de régler les affaires du monde, il n'a songé qu'à remplir sa panse, boire sans retenue et assouvir ses désirs. « Comme une femme enceinte » il a fallu le choyer et satisfaire ses envies mais c'en est trop! Ce monstre d'excès, ce héros de la démesure sera pendu, noyé ou plus souvent brûlé après que son avocat ait vanté ses dons de joyeux compagnon et ait fait, dans sa plaidoirie, l'éloge de la folie carnavalesque. Le public crie: « A mort! », mais l'Adiu Paure Carnaval résonne comme une plainte. Dans ce bûcher où deux mois de joie se consument, Fécas et Godils limouxins jettent leurs masques et leurs carabènas. Ils s'agenouillent en cercle et implorent le ciel; puis au changement de rythme, ils se lancent dans une ronde endiablée autour des flammes. Ainsi commence la plus longue nuit. Le matin se lève sur les reliefs du sabbat : monceaux de confettis, bouchons et bouteilles, bâtons enrubannés autour de quelques cendres noires. La fête a semé ses restes irrécupérables, elle s'est achevée par la consommation absolue, la consumation de ses propres symboles. A Cournonterral la nuit du Mercredi des Cendres, lorsque Taxa et Pobela - le couple des Pailhasses de l'année 76 - eurent fini de brûler sur le terrain, de football, les jeunes se inirent à pisser sur les cendres pour éteindre tout à fait Carnaval, pour le repousser plus loin encore dans son néant temporaire.

LA VIE QUOTIDIENNE SOURCE D'INSPIRATION

Les conflits municipaux viennent puiser dans le carnaval leurs jeux symboliques ou nourrir d'actualité le rite carnavalesque. Cournonterral, le pays des Pailhasses, est si proche de Montpellier que, peu à peu, la colonisation urbaine s'empare des terrains libres et peu coûteux. La composition sociale du village en est bouleversée, le Carnaval en porte les traces : le jeu s'arrête aujourd'hui à 18 heures pour qu'avant le retour des «gens de Montpellier », rues, places et façades soient nettoyés de la lie de vin.
En 1967, ces nouveaux résidents - parmi lesquels des « Messieurs», ingénieurs-électroniciens de la firme I.B.M. - se lancent dans une critique sévère de la gestion communale. Le tout-à-l'égout n'est pas installé, l'électricité est faible et intermittente, les loisirs «Modernes» sont inconnus. Un journal «Le Coulazou», du nom du ruisseau local, diffuse ces plaintes de jeunes cadres urbanisés.
Si en 1967 le jeu des Pailhasses fut assez terne, en 1968 la tension est si vive que le Carnaval retrouve toute sa vitalité. Cette année-là, le mannequin fut nommé par dérision « Coularas », tu couleras. « Le cortège du dimanche 25 février mit tout le monde aux fenêtres dès l'aurore. Il y avait la " figuette " et " l'échelle " qu'on n'avait pas revues depuis quelques années... Il y avait un fiacre, transportant la fougasse, un char pour les musiciens, une camionnette avec haut-parleurs; Coularas allait en tête, tiré par un âne; une fourche plantée dans sa poitrine pour le maintenir debout. L'après-midi du même jour, il y eut des chansons sur la place de la mairie. Le Comité des Fêtes en grande tenue, gibus et smoking, chanta successivement une suite de portraits de ses membres, un jugement du Pailhasse et une satire aiguë de l'équipe du Coulazou. Il y eut plusieurs centaines de personnes sur la place»... Les bals furent plus animés que jamais, le comité en petits marins jeta du son sur les visages, des Pénitents blancs processionnèrent le soir du Mercredi des Cendres. Cette année-là, contre l'arrogance des «nouveaux», le village qu'on eût cru ou voulu apathique, mobilise dans la fête toutes ses forces de résistance, et l'écho des rires carnavalesques, qui dans les chansons mêle le sexe et la boue, fait taire les voix prétentieuses de l'urbanité.
Ce sont les compromissions des notables - oscillant de l'opposition à la majorité - qui furent constamment démasquées à Limoux, de 1967 à 1971, sur des airs de fecas.
En mars 1967, entre les deux tours sur la place de la République, vingt-trois fecas, la veste à l'envers - envers rituel du carnaval, envers blâmé du choix politique - distribuèrent la chanson qui ironisait sur le radicalisme tiède du député-maire et rappelait sa dernière promesse : des cabinets souterrains au centre de Limoux.
Trois ans plus tard, c'est un gros propriétaire qui fut battu aux cantonales par une chanson, lepissa-vin, qui rappelait en ce printemps de rudes luttes vigneronnes l'alliance hypocrite des Notables et du Pouvoir. L'année suivante, l'une des candidates aux élections municipales (sur la liste de Droite) fournissait son titre à la chanson du moment : Sardas e Patanas, Sardines et pommes de terre, étaient accompagnées de bulletins de vote au cours de ses distributions pré-électorales. Ces chants ont une audience redoutable, ils circulent, sont appris, récités, repris en choeur. Ils frappent souvent leur cible et, en politique, le ridicule carnavalesque suffît à tuer. Les vignerons l'utilisent dans leurs manifestations; le 6 février 1976, à Carcassonne, sous la pluie, un mannequin incarnant le président de la République - le pouvoir central, précisait l'écriteau infamant - était exécuté devant le Calvaire; à Montpellier un mois plus tard, c'est un grand mannequin de Carnaval qui clâme la volonté collective de vivre au pays. L'humiliation des vaincus passe, aussi, par la dérision carnavalesque : chants satiriques sur des airs de danse, mannequin au-dessus des portes, vestes accrochées sur les façades ou aux antennes de télévision, danses de la municipalité de gauche - élue à Limoux en mars 1977 -, dans les salons de la sous-préfectures.

DERRIERE LE MASQUE

Le contre-pouvoir du masque n'est-il pas d'abord de démasquer, de briser la lourde mise en scène de la vie quotidienne, de jeter sur la place le secret des rapports de pouvoir. L'atissaire ou lo pieletaire à Narbonne, le chinaire ou l'entrigaire à Limoux, prennent, selon le droit de Carnaval, la liberté de glisser en public à leurs victimes quelques vérités cruelles.
Tel petit chef détesté, tel commerçant pingre, tel professeur tatillon n'échappent pas aux coups des carabenas, aux épaisses poignées de confettis et surtout au décorticage de la « vie privée » par la voix de fausset du masque, voix étrange, suraiguë, celle que l'on prête aussi aux morts et aux sorciers. Le discours débute par un glapissant « Te coneissi! », je te reconnais, je sais qui tu es, je te démasque toi qui crois porter ton vrai visage, je publie pour les oreilles attentives qui nous guettent, la minable vérité de ton pouvoir!
Ne faut-il voir dans ces paroles qu'une infraction tolérée à la bienséance politique, à l'ordre public, qu'un défoulement réglé, enfermé dans le temps et l'espace du rite qui permettrait à l'ordre de s'appesantir plus encore, une fois la fête passée? Carnaval n'est-il vraiment, comme des gens sérieux le disent, que le bouffon du roi, le complice « objectif » de l'ordre quotidien?

CARNAVAL FACE AUX POUVOIRS

La répression ose encore viser le carnaval lui-même lorsqu'il va jusqu'au bout de la confusion scatologique. A Cournonterral vers 1910, un préfet dépêche une escouade de gendarmes, mais le Conseil Municipal vêtu de blanc s'offre à l'arrestation. La tradition rapporte qu'en une autre occasion ce furent les femmes qui menèrent la résistance et s'habillèrent en Pailhasses. La permutation des rôles cérémoniels proclame la solidarité villageoise, le conflit festif est un jeu entre soi, le pouvoir ne saurait l'exploiter. Pourtant la pression de la « civilisation » érode peu à peu le coeur archwique des rites, Cournonterral remplace l'excrément par la lie, les Ermites d'Espéraza, après 1930, cessent de promener leur immense croix de bois où pendent, tels des chapelets, les liasses de boudin et les plis de saucisses : charcuterie crucifiée qui établit l'équivalence sacrilège de tous les sacrifiés du printemps : le cochon, le Christ et le Roi- Carnaval.
Mais la forme la plus subtile de mise au pas est la mise en spectacle, l'hypertrophie de la représentation. A Carcassonne, au Pouget, Carnaval finit dans une enceinte où défilent les chars fleuris, les badauds paient tout: l'entrée, les confettis, les bouteilles. Les troupes de majorettes qui pullulent depuis cinq années, confèrent au défilé une rigueur toute militaire. Uniformité des costumes, uniformité des mouvements, coups de sifflet des chefs de file, surveillance serrée des matrones après la parade, quand les jeunes garçons complimentent les fillettes maquillées, tout emprisonne la joie et discipline les corps. Entre ces exhibitions strictement codées, applaudies comme au théâtre, et la fantaisie agressive des masques il y a une barrière infranchissable marquée par un service d'ordre hargneux qui prévient toute contamination.
Pourtant le défilé « à la niçoise » ne s'installe pas partout et ne suffit point à émasculer Carnaval. Il faut encore, de temps à autre, que le pouvoir énonce l'interdit et sanctionne la transgression. Il a fallu attendre 1977 pour que le Maire de Nice, dans son zèle courtisan, interdise le port « des masques représentant le président de la République ».

LA MUSIQUE DE CARNAVAL

Ces musiques, pour la plupart anciennes (antérieures au XVIIIe siècle?), sont cependant ouvertes à l'innovation. Dans l'air de l'Ane à Gignac on peut reconnaître quelques mesures de C'est la mère Michel ... ; le Tour de l'Ane de la Cité à Carcassonne est accompagné de Jules est hercule. Mais, avec la musique des cliques et des orphéons, c'est la musique des fecas qui accueille le plus volontiers toutes les nouveautés. C'est elle qui, presque chaque année, renouvelle peu à peu le répertoire des airs carnavalesques. Déjà au xviiie siècle, des pièces d'archives retrouvées mentionnent une dizaine « d'airs connus » par un incipit français ou occitan. Au xixe siècle, les danses de cour du Second Empire - polkas, mazurkas, scottisches, quadrilles - se popularisent rapidement et entraînent un renouvellement de l'orchestique routinière. ]Les airs à la mode suivent les nouveaux instruments : clarinette, cornet, trombone et basse. La vogue extraordinaire de l'opéra et de l'opérette impose des airs. « Fra Diavolo, Gisèle, La Poupée, Les Gondoliers, Si j'étais roi, L'Adjudant, Orphée... » sont ernpruntés au répertoire théâtral que diffusent les tournées- et les théâtres municipaux. Plusieurs éléments concourent cependant à l'élaboration d'un syncrétisme régional. D'abord le rythme 6/8 est à peu près général, tout air est retenu en fonction de ce caractère ou bien doit, de toute façon, s'y plier. Des paroles, occitanes le plus souvent, se substituent au texte fade des livrets, elles enracinent la musique dans l'actualité sociale et politique locale et font oublier tout à fait l'origine lointaine des airs. Enfin des musiciens locaux composent parfois des mélodies; à Lirnoux la famille Palauqui est restée célèbre. Cette facilité d'intégration aboutit en fait à une dissociation complète de la musique (extérieure au pays, banalisée) et des paroles (localisées, chargées de tout l'imaginaire carnavalesque). Cette dissonance d'origines, que la fête efface, se retrouve dans la multitude des chants de circonstance qui, dépassant parfois l'occasion qui les a fait naître, deviennent des hymnes festifs et se déposent dans la tradition.

La Junessa fa la festa
Totis li que i èm ongan
E las filhas fan la cocas
Per celebrar Carnaval

Carnaval es un bon bogre
Que nos daissa sens argent
De merlussa e mai de sarda
Paure bogre creva t'en

Adiu paure, adiu paure
Adiu paure Carnaval
Tu t'en vas e ieu demori
Per manjar la sopa a l'alh